Torture et démocratie (2): la perte du sens

La torture a deux effets sur le pays qui la pratique: elle lui fait perdre toute prétention à une supériorié morale dans sa lutte (effet particulièrement dramatique pour une démocratie libérale dont la stature morale est a priori élevée); et elle a des effets délétères sur l’Armée et les forces de sécurité, sapant tant leur loyauté que leur efficacité militaire.

Les démocraties modernes ont de fortes traditions de Droits de l’Homme ou d’Habeas Corpus, réaffirmées après la Seconde Guerre mondiale dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Lorsqu’une défense armée ou judiciaire est nécessaire, cette tradition la conditionne de deux façons:

  1. elle donne une légitimité à la lutte. Le respect des Droits de l’Homme donne à la Démocratie une stature morale qui justifie que l’on combatte et le cas échéant que l’on se sacrifie pour elle. Un corollaire est que deux démocraties n’entreraient jamais en guerre l’une contre l’autre.
  2. elle définit les modalités de l’action. Une démocratie ne devrait pas recourir au massacre ni à la torture, elle use d’une force proportionnée, elle protège les civils et prend soin des blessés (le Code du Soldat français est un bon exemple de cet idéal de pureté des armes).

Bien entendu,  la réalité sur le terrain est toujours plus nuancée que la déclaration d’intentions. La tradition humaniste construit un environnement fondamentalement hostile à la torture. Mais comme la torture émerge graduellement, elle peut s’enraciner sous forme bénigne, et s’aggraver en construisant sa propre culture. Un exemple typique est la pratique de la torture en Algérie par les parachutistes français, qui a graduellement rendu leurs unités incontrôlables, détérioré la discipline, et sapé la loyauté envers la République française au point qu’elles ont fini par tenter un putsch [Paul Aussaresses, Services spéciaux Algérie 1955-1957; Roger Trinquier, La Guerre moderne]. Certains militaires ont même dégénéré en terroristes purs et simples avec l’OAS.

L’exemple français pourrait inciter à envisager la torture comme fondamentalement incompatible avec la démocratie, sa pratique relevant d’une aberration temporaire qui aboutit soit à une mutinerie des tortionnaires, soit à l’éradication de la pratique. Il n’en n’est rien, comme le prouve l’exemple britannique en Irlande du Nord. Les troupes britanniques avaient codifié le système des Cinq Techniques, comprenant la station prolongée debout, le port d’un sac sur la tête, l’exposition au bruit, la privation de sommeil, et la privation de nourriture et de boisson. Le jugement de la Cour européenne des Droits de l’Homme de 1978 précise explicitement que les cinq techniques ne constituent pas de la torture, mais qu’elles sont inacceptables parce qu’inhumaines et dégradantes. Cet exemple illustre l’intérêt pour les bourreaux de pratiquer la torture sous une forme difficilement reconnaissable comme telle.

Après le 11 Septembre 2001, le groupe d’avocats qui conseillait la Maison Blanche, aujourd’hui connu comme les « Bush Six« , a mis sur pied un argumentaire légal pour justifier l’usage de certaines techniques de torture. Renversant le rôle habituel de leur fonction, ils cherchaient non plus à définir les pratiques dont ils pouvaient garantir la légalité, mais celles dont on pourrait arguer qu’elles étaient peut-être légales. En première analyse, c’est là un bien mauvais service à rendre à leur employeur; il semble qu’en fait, le but était constituer une preuve que les ordres donnés n’étaient pas clairement illégaux, protégeant ainsi les échelons inférieurs de la hiérarchie qui auraient autrement été légalement tenus de refuser. Les Bush Six ôtaient ainsi l’un des obstacles à l’instauration d’une culture de la torture dans la CIA et l’armée. Le choix des techniques de torture à employer repose sur un document légal relatif aux secours d’urgence, dont un passage compare les souffrances d’un blessé critique à celles subies sous la torture; renversant la comparaison, les Bush Six identifient la torture au sujet du document. De la sorte, ils restreignent l’acceptation du terme « torture » aux pratiques qui suscitent des souffrances comparables aux « blessures graves, comme la perte d’un organe, la perte de fonctions vitales, ou même la mort » (« serious physical injury, such as organ failure, impairment of bodily function, or even death« ), ouvrant ainsi la porte à l’usage d’un grand nombre de pratiques consensuellement considérées comme de la torture, y compris certaines dont les USA se sont plaints lorsqu’elles étaient infligées à leurs soldats faits prisonniers. [Philippe Sands, Torture Team: Rumsfeld’s Memo and the Betrayal of American Values]

Par définition, un interrogatoire vise à arracher à un prisonnier des informations qu’il ne veut pas donner. Les techniques normales d’interrogatoire reposent sur la construction d’un lien personnel entre l’interrogateur et le prisonnier, de façon à le convaincre ou à lui arracher des bouts d’informations par la ruse. Le manuel d’interrogation de l’Armée états-unienne (PDF) décrit certaines de ces techniques. La police emploie des méthodes similaires, (à ceci près que son but est d’obtenir des preuves pour des poursuites pénales plutôt que des renseignements opérationnels: la qualité de la preuve est bien plus élevée). Le professeur de Droit James Duane a enregistré un cours qui aborde du point de vue de la défense de l’inculpé, dans lequel un officier de police décrit ses astuces (on trouve ce cours en deux parties, ici et ).

La résistance de prisonniers aux techniques d’interrogatoires classiques peut inciter à sortir des chemins balisés, particulièrement lorsque l’interrogateur se sent sous pression. Le scénario archétypal, inventé pendant la Guerre d’Algérie, est celui du prisonnier capturé immédiatement après avoir posé une bombe, dont on sait qu’elle va exploser prochainement, et qui parlerait pour peu qu’une technique non conventionnelle soit employée. En réalité, ce scénario idéal ne survient guère, et les méthodes exotiques répondent plutôt aux pressions de la hiérarchie pour des résultats rapides, ou aux sentiments de l’interrogateur à l’égard de son prisonnier.

Le fantasme du Sérum de Vérité a incité à employer des médicaments censés paralyser temporairement la volonté des prisonniers. Un exemple célèbre est le Pentothal (thiopental sodique). A la différence des autres méthodes de torture, les médicaments donnent des résultats visiblement imprévisibles (Henri Alleg décrit son expérience dans La Question). Ils posent aussi de façon particulièrement forte la question de la complicité de médecins dans la torture.

Lorsque le recours à la torture est décidé, les méthodes sont choisies parmi un ensemble de techniques connues pour des raisons historiques. La torture pratiquée par les USA leur a été communiquée lors de la guerre de Corée, pendant laquelle des prisonniers américains torturés participaient à procès-spectacles et faisaient sans contrainte apparente des aveux délirants. Ces techniques avaient auparavant servi en Union Soviétique sous Staline dans le même but. Leur pratique a été entretenue aux USA pendant la Guerre Froide dans des cours de survie à l’intention de militaires qui s’exposent à la capture dans leurs fonctions (pilotes, forces spéciales, etc.). Ces techniques semblent avoir pour effet de briser la volonté de la victime, qui répétera alors ce qui lui est demandé de dire. Il est  paradoxal que des techniques destinées faire dire n’importe quoi avec conviction aient été choisies pour acquérir des renseignements militaires fiables. Le vice-président Cheney a par la suite affirmé que des renseignements de valeur avaient été arrachés ainsi et avaient sauvé des vies, mais sans donner d’exemple spécifique. Le concepteur des attentats du 11 Septembre, Khalid Sheikh Mohammed, a été waterboardé 183 fois, ce qui fait douter de l’efficacité miraculeuse que certains dirigeants prêtent à cette technique de torture. Il semble que Mohammed n’ait jamais cessé de mentir sous la torture, et que c’est cette persistance même qui aurait mis les interrogateurs sur la piste de Ben Laden. Paradoxalement, ce type de raisonnement est typique des techniques classiques d’interrogatoire, celles où l’on cultive la relation et la familiarité avec le prisonnier pour mieux le lire.

Ainsi, indépendemment de son efficacité ou inefficacité pour arracher des informations et des aveux, la torture est une perte de sens à double titre: perte du sens moral, en ceci qu’elle remet en cause la légitimité du combat, sapant le moral de la population et la discipline des troupes; et perte du sens des réalités, parce qu’elle incite le bourreau à justifier ses pratiques et entretenir son fantasme de toute-puissance en croyant en ce que sa victime lui dit ou pourrait lui dire.

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