L’efficacité de la torture

La question de savoir si la torture « marche » survient souvent dans le discours sur son opportunité. Pour les détracteurs de la torture, c’est une vérité absolue et universelle que la torture ne fournit que l’illusion du succès, parce que les victimes raconteraient tout ce qui leur passe par la tête pour faire arrêter la souffrance, particulièrement ce qu’ils pensent faire plaisir à leur bourreau. Ses défenseurs, au contraire, arguent que contrairement aux idées reçues, la torture serait très efficace, argument que l’on suppose de nature à révolutionner le débat.

Dans les deux cas, il s’agit d’une façon indirecte d’argumenter sur le terrain moral. Dire que la torture ne marche pas revient à dire « nous n’allons pas uiliser des techniques dont l’immoralité n’est contrebalancée par aucun effet positif; elles ne sont qu’immoralité ». Dire qu’elle fonctionne revient à dire « si nous renonçons à la torture, c’est en fait parce qu’il nous répugne à titre personnel de mettre la main à la pâte, mais n’avons-nous pas aussi un devoir moral à l’égard des victimes potentielles des terroristes? ». Suit en général un exposé du scénario de la bombe à retardement. Ce scénario, a priori assez tiré par les cheveux, pose visiblement un problème aux détracteurs de la torture, puisqu’il existe une quantité de textes qui expliquent le problème au grand public, et même des listes d’argumentaires pour y répondre.

Comme le fait remarquer un article de recherche, la corrélation entre l’opinion que la torture n’est pas efficace et son rejet de principe, et entre l’opinion qu’elle est efficace et son acceptation, est trop forte pour être innocente. Si le débat sur l’efficacité n’était pas contaminé par des préoccupations morales sous-jacentes, on trouverait plus de gens qui tiendraient la torture pour efficace et rédhibitoirement immorale. Sur un terrain plus serein, on pourrait par exemple dire assez consensuellement que le massacre intégral d’une population prémunirait efficacement contre une rébellion, et qu’il est par ailleurs hors de question d’y recourir (c’est un sujet classique de satires politiques, par exemple chez Swift, ou chez Mitchell et Webb).

On peut s’interroger rapidement sur le rôle et la nature même de la morale dans le débat. On peut voir la morale comme une codification culturelle profonde de pratiques de bon sens mais pas si intuitives que cela à première analyse (j’aide la vieille dame à traverser la rue parce que je serai moi-même plus tard une vieille dame, etc.) De ce point de vue, morale et efficacité pratique sont les deux revers d’une même médaille. Toutefois, la morale a aussi un aspect culturel: ce n’est sans doute pas un hasard si Raphaëlle Branche et Marie-Monique Robin remarquent que les officiers français tortionnaires en Algérie tendaient à venir de milieux catholiques ultra-conservateurs, fascinés par l’agonie du Christ (idem pour Franco et en Amérique du Sud). Et pour ses opposants, la torture vient heurter frontalement les principes sur lesquels le monde occidental moderne est bâti, particulièrement la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Le débat sur la torture excite sensibilités très profondément enracinées et qui définissent l’identité des interlocuteurs.

La torture resurgit régulièrement  à diverses époques et divers endroits, y compris dans les sociétés que l’on pourrait croire les moins susceptibles (dans les 50 dernières années, France, Grande-Bretagne, USA). Il serait étrange qu’une pratique sans aucune valeur tangible survive aussi bien au fil des époques, et soit aussi vivace dans un milieu a priori aussi hostile. La Bataille d’Alger est un exemple où la torture systématique a permis une victoire tactique sans équivoque: A la fin de la guerre d’Algérie, le FLN a virtuellement cessé d’exister comme force combattante.

Si tiré par les cheveux qu’il paraisse au premier abord, le scénario de la bombe à retardement semble avoir effectivement au moins une occurrence enregistrée (avec une véritable bombe à retardement posée par les Tigres tamouls ; un officier aurait excécuté un prisonnier parmi trois devant les deux autres pour les faire parler). Nul doute que des cas un peu moins archétypaux abondent.  Aussaresses prétend avoir pratiqué de nombreux cas dans ce genre, et Dick Cheney a affirmé que la torture pratiquée à Guantanamo aurait fourni des renseignements opérationels utilisables qui auraient sauvé des vies (mais il ne donne pas de détails qui permettraient de vérifier ses dires).

D’un autre côté, il existe quantité d’exemples où la torture ne fonctionne pas, ou partiellement. La victime peut mourir sous la torture sans parler (Jean Moulin), se suicider, tenir indéfiniment, ne pas détenir les informations demandées, retarder la divulgation des informations jusqu’au moment où elles n’ont plus de valeur (la tactique du FLN en Algérie), ou induire ses tortionnaires en erreur par des mensonges ou des demi-vérités. Dans les cas où le tortionnaire peut (et veut) vérifier l’information, il peut se prémunir contre ce risque, mais le cas d’Ali Mohamed Al-Fakheri (qui aurait fourni sous la torture des informations fantaisistes sur lesquelles le gouvernement Bush a fondé une partie de son argumentaire pour envahir l’Irak) offre un rappel des dangers de l’hybris.

La torture fonctionne donc, au sens où certains individus, s’ils sont torturés d’une certaine manière dans certaines circonstances, fournissent des renseignements utiles. Elle fonctionne aussi pour faire dire quelque chose à pratiquement n’importe qui, si délirant que ce soit (avec l’exemple les procès de Moscou ou des prisonniers américains en Corée). En revanche, la torture n’est pas le pied-de-biche miraculeux de l’esprit humain que dépeignent ses défenseurs.

Surtout, contrairement à la discussion académique ou à la Gedankenexperiment, dans la réalité la torture n’existe pas en isolation de la société, de ceux qui la pratiquent et de ceux qui la subissent. Particulièrement dans la mesure où la torture est généralement employée pour lutter contre le terrorisme ou la guérilla, il est  fallacieux de spéculer sur la valeur des renseignements qu’apporterait la torture sans prendre aussi en compte l’aliénation qu’elle cause dans la population concernée par le conflit, la détérioration de la discipline qu’elle induit dans les troupes qui pratique, et la perte de moral qu’elle amène dans l’armée et la population en général. Rien ne sert de gagner la bataille de la Cashbah si c’est pour perdre la guerre d’Algérie.

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