L’Ouzbékistan par le prisme de Cablegate

Les télégrammes diplomatiques révélés par Wikileaks dans le cadre de Cablegate permettent une étude des relations diplomatiques américaines pays par pays, sur plusieurs années (entre 2000 et début 2010, quoi que la couverture soit plus serrée à partir de 2004 environ). Suite à la notice de ce site sur Craig Murray, l’Ouzbékistan a été choisi pour une première analyse sommaire.

Pour une brève mise en contexte: l’Ouzbékistan est un pays d’Asie centrale sans frontière maritime, ancienne république soviétique, qui a accédé à l’indépendance en 1991. Il compte 28 millions d’habitants, avec Tachkent pour capitale. Le pays est dirigé par le président  Islom Karimov depuis 1990 (soit avant son indépendance). Les partis politiques d’opposition y sont interdits et réprimés, et The Economist attribue à l’Ouzbékistan un indice de démocratie de 1.74 (le quatrième pire du monde après la Corée du Nord, le Tchad et le Turkménistan).

Les télégrammes diplomatiques américains peignent l’Ouzbékistan à travers des synthèses destinées à mettre les réalités du pays en perspectives, des descriptions d’événements ponctuels, et à travers les actions envisagées ou entreprises par les USA, leurs alliés, ou leurs rivaux.

Classification

La plupart de ces télégrammes (843) est classifiée « Confidentiel » (dont 8 « Noforn »), et seulement 45 sont « Secret » (dont 22 « Noforn »). Il est évident que les télégrammes « Top Secret » passent par un canal différent (ce qui explique notamment la sous-représentation de certains sujets dans les télégrammes disponibles par Cablegate), aussi est-il impossible d’en estimer le nombre.

Intérêt par pays

Pour estimer l’importance de différents pays sur les activités de l’ambassade américaine de Tachkent, on peut tout simplement recenser le nombre de télégrammes contenant le nom des pays concernés (ainsi que le gentillé). Une sélection rapide retient les principaux alliés des USA; leurs principaux rivaux; et les pays voisins de l’Ouzbékistan.

Sans surprise, la Russie, tout à la fois voisine de l’Ouzbékistan, rivale des USA et qui tente de reprendre un rôle de tout premier plan sur la scène internationale, est le sujet le plus discuté. Ex-république soviétique, l’Ouzbékistan est au coeur de la zone d’influence historique de la Russie, laquelle entend raffermir son emprise par un mélange de pressions et de cajoleries.

L’Afghanistan, où les troupes US combattent depuis 11 ans, est le second sujet de préoccupation. L’Ouzbékistan en est frontalier, et a négocié un accord pour le passage de fournitures militaires américaines vers le pays. Dans le même temps, il craint que des groupes islamistes afghans ne le prennent pour cible ou ne viennent renforcer ses propres groupes islamistes locaux

Le Kazakhstan.est souvent mentionné pour son influence économique, généralement similaire à celle qu’exerce la Russie. En particulier, ces deux pays attirent à eux une élite poussée à l’exil par le climat politique local. Ceci permet de confirmer la relation d’ordre que suggère l’index de démocratie (3.24 pour le Kazakhstan, 3.92 pour la Russie), même si tous ces pays sont réputés « régimes autoritaires » d’après cette métrique.

Les pays suivants sont essentiellement des pays alliés des USA, dont l’action en faveur des Droits de l’Homme et de l’Occident est commentée. On voit se dessiner l’importance relative des pays et l’activité de leurs missions diplomatiques au sein de cette coalition.

Droits de l’Homme

Pour mettre le climat ouzbek en perspective, l’ambassade américaine déclare que même s’il « ne deviendra pas une démocratie de sitôt« ,  « L’Ouzbékistan n’est pas la Corée du Nord ou le Turkménistan, comme certains observateurs étrangers se l’imaginent parfois« . L’index de démocratie place tous ces pays aux toutes dernières positions mondiales; si le contraste de l’Ouzbékistan (indice de démocratie 1.74) avec la Corée du Nord (1.08) est clair, il est moins net avec le Turkménistan (1.72). Bien entendu, il ne s’agit là que d’une métrique, qui ne tient pas compte de la subtilité des réalités du terrain (le télégramme ne mentionne pas le Tchad, à 1.52). Pour cerner la réalité objectivement suggérée par l’ambassade de Tachkent, on peut s’intéresser au taux de télégrammes qui contiennent le terme « Human Rights » (« Droits de l’Homme »).

.

Ce taux est normalement remarquablement constant, fluctuant entre 0.19 et 0.26 environ pour les pays démocratiques. La Suisse présente un taux légèrement élevé, probablement dû aux institutions internationales basées à Genève. De façon générale, il semble que le taux augmente lorsqu’un pays est « exportateur de Droits de l’Homme » (la Suisse étant l’exemple canonique), ou qu’il est en déficit. A ce titre, le taux élevé du Turkménistan n’étonne pas. L’Ouzbékistan présente un taux extrêmement élevé qui sort complètement des tendances générales. Le simple examen de cette valeur ne permet pas de discerner si c’est là un indice positif (la situation serait mauvaise mais les efforts pour la redresser seraient particulièrement vigoureux) ou négatif (la situation serait catastrophique).

Prisonniers politiques

L’existence de prisonniers politiques est ouvertement reconnue par l’ambassade US de Tachkent. Leur emprisonnement sert à la fois à conforter le pouvoir en place, et de monnaie d’échange avec les pays occidentaux. L’ambassade propose une nuance ambiguë, et qui cadre mal avec le soucis jaloux de la liberté religieuse qui caractérise les USA:

Certains activistes indépendants prétendent qu’il y a des milliers de « prisonniers politiques » en Ouzbékistan, mais une grande majorité des cas qu’ils citent concernent des individus condamnés sur des accusations d’extrémisme religieux. Bien que nous craignions que certains au moins de ces individus n’aient été emprisonnés sur la base de preuves fabriquées ou obtenues sous la contrainte, ils ne sont pas des « prisonniers politiques » au même sens que des membres de l’opposition, des militants des Droits de l’Homme ou des journalistes emprisonnés.

Torture et massacre d’Andijon

Aucun des télégrammes ne mentionne le cas de Muzafar Avazov, mort ébouillanté; il est probable que des informations ont été échangées sous la classification « Top Secret », mieux protégée. Cet élément tendrait à confirmer la relative innocuité des télégrammes de Cablegate. Un autre cas de mort sous la torture est mentionné, celui d’Odil Azizov; la raison pour laquelle cet incident-là n’est classifié que « Secret » est probablement que la mort était là sans doute accidentelle, et que la cause exacte de la mort n’est pas claire, même s’il ne fait aucun doute qu’Azizov a été torturé.

La pratique endémique de la torture par les organes de sécurité de l’Etat fait l’objet de commentaires, souvent pour se féliciter d’améliorations plus ou moins significatives et durables.

Le massacre d’Andijon est mentionné en termes prudents (« événement », « les forces de sécurité ont tué un nombre élevé mais indéterminé de manifestants »). Sur les 223 télégrammes qui font mention de la ville, aucun n’a le massacre pour sujet principal. Là encore, on peut soupçonner qu’un rapport a été transmis sous couvert de la classification « Top Secret ».

Economie

Selon l’ambassade US, l’économie de l’Ouzbékistan souffre de ce que la population évite de recourir au système financier, dont elle se méfie. Le système est contrôlé par le gouvernement.

Un thème récurrent est la cueillette du coton, pour laquelle on mobilise les écoliers chaque année, au point que des inquiétudes s’expriment sur l’exploitation des enfants, Il semble que les enfants apprécient généralement cette activité, mais ils subissent des pressions en ce sens (au point qu’une petite fille s’est suicidée), et la collecte a causé plusieurs morts par accidents (il semble que les causes de ces morts soient mécaniques plutôt qu’hygiéniques). Le gouvernement a demandé aux gouverneurs de faire cesser ces pratiques, et Walmart a demandé à ses fournisseurs de cesser l’importation de coton ouzbek pour cause d’exploitation d’enfants.

Le trafic d’esclaves est un problème endémique reconnu par le gouvernement ouzbek, avec 659 cas recensés en 2007, 529 cas en 2008 et 778 en 2009. Le gouvernement avance des chiffres globaux de 4016 hommes et 644 femmes victimes de ce trafic. En général, les femmes sont prostituées, et les hommes travaillent dans la construction et l’agriculture.

Relations diplomatiques et sanctions

Les relations diplomatiques entre les pays occidentaux et l’Ouzbékistan semblent conditionnées grandement par des questions de Droits de l’Homme (la moitié des télégrammes US en font mention), et des sanctions appliquées par la communauté internationale. Ces sanctions sont principalement des refus de visas pour les dignitaires du régime et un embargo sur les armes, pour les droits de l’Homme, et l’inscription à la liste 301 pour la propriété intellectuelle (les films de Disney ont droit à une mention spécifique).

Une grande partie des télégrammes qui traitent de sanctions le font pour recommander leur allègement. L’ambassade US a pour mantra que  les sanctions ne font rien pour améliorer la situation des Droits de l’Homme ; ses télégrammes à Washington le répètent régulièrement, et témoignent aussi d’efforts soutenus pour en convaincre les autres ambassades à Tachkent. « L’engagement, et non l’isolation, est le moyen le plus efficace pour atteindre nos buts en Ouzbékistan« . Karimov craindrait même que les USA ne veuillent le chasser du pouvoir et n’utilisent la question des Droits de l’Homme comme instrument ou comme prétexte. Il semble que les relations entre les ambassades occidentales se soient sévèrement détériorées suite au massacre d’Andijon, et que ces efforts sont une tentative pour regagner l’influence perdue.

L’ambassade US met en particulier en garde contre les groupes d’exilés ouzbeks qui militent depuis l’étranger pour des sanctions contre Karimov, et met en exergue les pays qui soutiennent les sanctions n’ont pas d’ambassades à Tachkent. Il est souvent souligné et que c’est la possibilité d’avoir des discussions en tête à tête avec les hauts dignitaires du régime permet de comprendre les réalités du pays.

Dans cette perspective, l’ambassade US évalue l’attitude des ambassades occidentales sur un spectre allant des plus favorables aux plus hostiles à des sanctions contre le régime de Karimov. Les plus hostiles sont les Allemands, les Français, et les Britanniques; les plus favorables sont les Suédois, les Hollandais et les Irlandais; l’un des enjeux a été de faire basculer les Danois dans l’un ou l’autre camp. Ces positions sont bien sûr à nuancer: on note des arrières-pensées en Grande-Bretagne ou en France qui tendraient à alourdir les sanctions; mais aussi des déclarations parfois outrancières pour leur allégement, comme la remarque allemande selon laquelle l’Occident devrait « se remettre d’Andijon« .

Le régime ouzbek dialogue avec l’Occident en partie par le relâchement ou l’accentuation de la pression sur ses opposants, qui deviennent ainsi des enjeux et des outils dans le dialogue. Relâcher des prisonniers politiques devient littéralement un cadeau pour des diplomates à honorer. D’autre part, certains dignitaires font de véritables crises de rage lors d’entrevues officielles, sans doute pour écarter les questions gênantes et pour remettre la pression sur les diplomates occidentaux. On peut conjecturer dans quelle mesure le régime impose à ses relations des dents de scie de ce genre pour maintenir le statu quo moyen à un niveau qui lui convient. De façon générale, le pays laisse peu de prises aux tentatives de développement; par exemple, un projet suisse pour améliorer le sort des drogués a été laissé à l’abandon, et l’accréditation du délégué local de Human Rights Watch a été refusée.

Télégrammes classés « Secret//Noforn »

De l’examen spécifique des 22 télégrammes classés « Secret//Noforn », il ressort un tableau bien plus sombre que l’impression générale laissée par l’ensemble.

On y voit un Ouzbékistan méfiant envers les USA, dont il  cherche à relâcher l’emprise économique. Le manque de confiance est tel qu’il nuit à la lutte anti-terroriste. Les services de sécurité ouzbeks complotent pour discréditer le diplomate américain chargé des Droits de l’Homme.

L’évaluation de la sécurité de l’ambassade mentionne des services de sécurité à l’entraînement « variable », mais mal équipés, mal financés, corrompus, et violant les Droits de l’Homme; les violences en prison sont « endémiques » et la torture « une pratique d’interrogatoire acceptée »; la corruption est généralisée; la coopération entre services américains et ouzbeks a « virtuellement cessé » entre 2005 (massacre d’Andijon) et l’automne 2007. Les barrières qui protégeaient la Chancellerie américain de voitures-béliers ont été retirées du jour au lendemain, sans préavis, ce que l’ambassade juge « indicatif des relations de sécurité de ces quelques dernières années ».

La menace terroriste est matérialisée par l’Union islamique du Jihad, qui opère sur plusieurs pays en collaboration possible avec Al-Qaida, et en représailles à la politique américaine en Afghanistan. L’ambassade note que « tant que la répression par le régime se poursuivra et que l’économie ouzbèke ne produira pas de biens pour le gros de la population, des membres frustrés de la communauté musulmane pourront se tourner vers des groupes terroristes et religieux« . Elle note aussi que le gouvernement lutte activement contre le terrorisme; elle semble en tenir pour preuve que le gouvernement a qualifé les manifestants de mai 2005 à Andijon de terroristes.

Les rumeurs sur l’éventuelle succession de Karimov proposent sa fille Goulnora Karimova comme président, alors que Karimov irait présider le Sénat, renforçant en fait l’emprise de la famille Karimov sur le pays. Le régime consoliderait sa position en employant des ONG noyautées par les services de sécurité.

Un incident particulier accapare un quart de ces télégrammes: il s’agit d’un wagon intercepté transportant des matières radioactives, probablement du Césium ou de l’Uranium, à destination de l’Iran. Il est aussi question d’un avion Il-62 qui relierait la Corée du Nord, l’Iran et la Syrie, et fait l’objet d’une démarche diplomatique dont le suivi est le sujet de plusieurs télégrammes.

La noirceur du tableau dépeint dans les télégrammes « Secret//Noforn » s’explique par le biais de sélection du fait qu’ils s’adressent aux personnes habilitées « Secret ». Une façon évidente et romantique de le voir est que l’on cache la vérité aux personnes non-accréditées (ce qui est techniquement exact, et peut même être plus ou moins vrai au sens  conspirationniste du terme); une autre est que les personnes habilitées à lire les télégrammes « Secret//Noforn » sont aussi habilitées à lire les autres télégrammes. Les « Secret//Noforn » viennent compléter le tableau général, et non le remplacer. On ne saurait toutefois trouver dans ce tableau matière à beaucoup d’optimisme à court terme.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s