Global Intelligence Files

« Global Intelligence Files » est le nom donné à Wikileaks à l’opération de publication d’environ 5 millions de messages électroniques entre l’entreprise Stratfor et ses clients. Elle succède aux 250’000 télégrammes diplomatiques américains publiés avec Cablegate, aux 500’000 dépêches des Iraq War Logs et Afghan War Diary, et aux quelques milliers de documents des Spy Files.

Stratfor (pour « Strategic Forecasting », en français « Prévisions stratégiques ») est une entreprise américaine de renseignement privé fondée en 1996 par George Friedman. Son livre America’s Secret War est une bonne lecture pour l’étude de la « Guerre contre le Terrorisme ». Stratfor publie régulièrement des documents publics de fond sur divers sujets, un peu comme la CIA publie son World Factbook.

En 2011, un groupe de hackers a annoncé avoir piraté les ordinateurs de Stratfor et accédé notamment à des informations clients et des e-mails. Ce sont ces données que Wikileaks publie maintenant avec les Global Intelligence Files. La réaction de Stratfor est intéressante:

En décembre, des voleurs ont hacké les systèmes de données de Stratfor et volé un grand nombre de e-mails de l’entreprise, ainsi que des informations sur les abonnés et les amis de Stratfor. Aujourd’hui Wikileaks publie les mails volés en décembre. C’est une voilation de vie privée déplorable, malheureuse — et illégale.

Que Stratfor déplore cet incident ne fait pas de doute; ce numéro d’arroseur arrosé ne fait rien de bon pour la crédibilité de l’entreprise; que l’incident sont illégal ne fait pas de doute non plus: l’intrusion dans les systèmes de Stratfor est un cas archétypal de ce qu’interdisent les lois sur les réseaux informatiques. Plus intéressant, la formulation de Stratfor est ambiguë en ce qui concerne la légalité de la publication par Wikileaks. Or, à moins de prouver que c’est Wikileaks elle-même qui s’est introduite dans les ordinateurs de Stratfor, la publication est légale, sans équivoque.

Stratfor tente également de déconsidérer la valeur de l’échantillon publié en insinuant que « certains des emails pourraient être faux, modifiés, ou contenir des imprécisions« . L’idée d’introduire délibérément une masse de fausses informations dans des systèmes d’information a été suggérée après Cablegate. Cela viserait à empêcher d’éventuels intrus de distinguer le vrai du faux, permet de nier en bloc le vrai comme le faux, et pourrait contenir des systèmes de traçage pour donner l’alerte en cas d’intrusion et suivre les intrus. Toutefois, en l’espèce, l’insinuation de Strafor semble assez gratuite.

On peut retenir trois choses certaines de cette nouvelle publication.

Pour commencer, Wikileaks fonctionne, en dépit de l’embargo extra-légal imposé par les.plus grandes banques, des menaces sur la liberté de Julian Assange, des campagnes de presse hostiles, et des mesures diverses dont ses membres et sympathisants font l’objet. L’intrusion dans les services de Stratfor date du 24 décembre 2011, il n’a donc fallu que deux mois à Wikileaks pour recevoir et publier les documents. On pourrait presque se demander si les menaces de fermeture de Wikileaks ne visaient pas plutôt à galvaniser ses sympathisants qu’à refléter la vérité;  peut-être aussi à induire dans ses ennemis une confiance excessive, ou à l’inverse, de les menacer de l’emploi de la mystérieuse « assurance-vie », un fichier de plusieurs giga-octets, crypté, dont la clef serait révélée s’il arrivait « quelque chose » à Wikileaks.

Ensuite, cette nouvelle publication révèle du matériel obtenu par l’intrusion informatique, plutôt que par la fuite interne. Cela ne change rien à la légalité des faits: il est toujours aussi illégal pour la source de communiquer l’information à des tiers, et toujours aussi légal pour un médium de publier l’information ainsi obtenue et de protéger sa source. En revanche, le développement de ce canal pourrait à terme augmenter les publications sur des institution dont les dissidants ne sont pas en mesure de faire fuire des documents. Il serait fascinant d’obtenir l’équivalent de Cablegate sur des dictatures, ou des documents internes d’organisations politiquement monolithiques, par exemple.

On note aussi l’ampleur de la publication; les centaines de milliers de documents des publications précédentes constituaient déjà des ordres de grandeur de plus que les fuites historiques comme les Pentagon Papers, mais on passe maintenant aux millions de documents. Même si tous ces documents ne sont pas très significatifs, ils offrent des possibilités d’études statistiques considérables.

Enfin, l’opération « GI Files » se déroule en coopération avec 25 journaux, dont les logos figurent en bonne place sur la page web de Wikileaks. Cablegate avait également été publié sur ce principe, mais le New York Times et le Guardian, notamment, avaient abandonné la coopération à grand bruit, ce qui suscite encore des communiqués amers et mordants de part et d’autre. La présence des logos sur le site de Wikileaks pourrait trahir un soucis de démentir l’idée que Wikileaks s’est aliéné l’ensemble des médias. Que ce soucis soit avéré ou non, il est évident que Wikileaks s’associe aujourd’hui des médias de premier plan, que ce soient des quotidiens nationaux de référence (comme La Repubblica) ou des magazine influents (en 2010, un article de l’américain Rolling Stones a fait limoger le général McCrystal, chef des forces de l’OTAN en Afghanistan). En tenant compte de ce qu’il n’a fallu que deux mois pour publier les GI Files, il est évident que Wikileaks garde une confiance importante dans les médias, et que les mesures de rétorsion dont elle fait l’objet ne lui causent tout au plus qu’une gêne assez légère.

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