Comment l’on devient terroriste: divergences et convergences entre Français et Américains

Les perception des réalités par les officiels français et américains se distinguent, mais ne sont pas aussi contrastées que l’on pourrait le croire à la lecture des éditoriaux ou de certains discours politiques. Les Américains affichent des visions très semblables à celles des Français concernant l’ONU ou la radicalisation qui produit les terroristes; leurs visions sont d’abord différentes, mais se rejoignent, sur les effets de l’invasion de l’Irak et sur le terme « War on Terror ».

Le 20 septembre 2001, George W. Bush explique l’hostilité des terroristes par un slogan [sourcewatch.com]:

Pourquoi nous haïssent-ils? Ils haïssent ce qu’ils voient dans cette Assemblée — un gouvernement démocratiquement élu. Les chefs se mettent eux-mêmes au pouvoir. Ils haïssent nos libertés — notre liberté de religion, notre liberté d’expression, notre droit de vote et de réunion (…)

Les officiels des ambassades ont une vision plus construite et riche d’enseignement de ce qui motive les terroristes.

Leur perception s’exprime notamment dans des discussions très libres entre officiels français et américains à Paris [07PARIS711]: la présence d’Alliance Base aux Invalides et l’intérêt des Américains pour le modèle anti-terroriste français [04PARIS8983, 05PARIS5539] encouragent peut-être ces discussions.quasi philosophiques. Peu de temps après sa prise de fonction à l’UCLAT, Christophe Chaboud s’exprime en terme de « susceptibilité à la radicalisation » [05PARIS6579]. Un sujet lancinant depuis l’affaire Khaled Kelkal est que de petits délinquants se retrouvent en prison à infuser avec des terroristes endurcis qui les radicalisent [05PARIS8442].

Cette dynamique est particulièrement mise en exergue lors des émeutes de 2005: il ne s’agit pas d’une insurrection d’extrémistes, mais bien d’aspirations sociales et économiques qui explosent à force de frustration accumulée. S’il y a un lien avec l’Islam radical, il est tout au plus de lui offrir une occasion potentielle de recrutement et de récupération [05PARIS7835]. C’est pourquoi les sites et blogs qui y tendent sont surveillés par les services de rensignement [05PARIS7835], ainsi que les imams, qui se font aussi régulièrement expulser depuis 2001 [06PARIS7579]. De façon intéressante, Samira Cadasse, de Ni Putes Ni Soumises, est la seule à énoncer l’opinion que les émeutes seraient provoquées par des extrémistes religieux [05PARIS7835]; elle exprime là un point de vue déconsidéré et proche de l’extrême-droite identitaire (que les Américains appellent « nativiste » [05PARIS7835]). Autre point intéressant, le télégramme diplomatique américain qui décrit les émeutes conclut par une critique des médias pour leur caractérisation inexacte et tendencieuse [05PARIS7835].

Les considérations  sur la radicalisation par le désespoir se retrouvent jusqu’en Ouzbékistan: concernant le régime d’Islam Karimov le questionnaire sur l’environnement de sécurité de l’ambassade de Tashkent du printemps 2009 suscite cette réponse:

comme la répression par le régime continue et que l’économie ouzbèque échoue à bénéficier au gros de la population, des membres frustrés de la communauté musulmane pourraient se tourner vers des groupes terroristes ou religieux [09TASHKENT229].

L’énoncé exact de la question manque, mais on le retrouve dans d’autres questinnaires similaires, par exemple celui de Djibouti [09DJIBOUTI261]; surtout, on comprend que l’incurie du régime de Karimov est telle qu’elle en devient un problème de sécurité potentiel pour l’ambassade US.

L’Irak est un sujet douloureux, que Christophe Chaboud (chef de l’UCLAT) aborde avec gêne [07PARIS711] et qui, avec Gaza, sert de mètre-étalon du désespoir [07PARIS711]. Le juge Bruguière déclare carrément que « toutes les menaces terroristes auxquelles la France fait face sont directement liées à l’Irak » [06PARIS7884]. En effet, avec son refus de s’y engager militairement, l’Irak est pour une menace pour la France avant tout par l’appel d’air qu’il suscite pour les aspirants combattants. Ceux-ci  en reviendraient rompus à la guérilla urbaine [05PARIS6579, 06PARIS7579], problème d’autant plus aigu  qu’on y a couramment recours à l’attentat-suicide, auquel un nombre inquiétant de Français se préparent [05PARIS4749]. Aussi les filières vers l’Irak et l’Afghanistan sont-elles surveillées attentivement et constituent l’un des axes principaux de l’anti-terrorisme français [05PARIS3118, 06PARIS757907PARIS151]. En 2007, on voit émerger des tendances révolutionnaires politiques et moins religieuses chez les combattants irakiens: en se recentrant sur les réelles sources de resentiments, leur lutte prend un tour plus rationnel [07PARIS151]. On retombe dans une grille de lecture quasi-marxiste, où le matérialisme économique guide les masses; Emmanuel Todd triomphe de David Frum et Richard Perle.

Si en 2004 les Américains mentionnent ouvertement des divergences d’appréciation sur la « libération de l’Irak » [04PARIS8983] et font allusion aux tensions politiques entre France et Etats-Unis [04PARIS8983, 05PARIS2333] (à ce sujet, il est intéressant de voir qu’en privé, les politiciens français critiquent l’inopportunité tant de l’invasion de l’Irak que de l’opposition virulante de Chirac [06PARIS1720, 06PARIS1251]), leur confiance s’érode à partir de 2005-2006; en 2007, l’Irak est décrit comme un champs de bataille [07PARIS151], et les termes « War on Terror » et « Iraqi Freedom » se font plus rares. La réalité se fait consensuelle.

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