Michel Rocard

Michel Rocard, ancien Premier ministre, a récemment publié plusieurs livres qui témoignent de son activité politique actuelle et d’un grand recul (le « temps long » historique). Il est peu présent dans les télégrammes diplomatiques américains, mais l’un d’entre eux est un rapport d’entrevue avec l’ambassadeur et lui est entièrement consacré. Ce rapport offre ainsi un éclairage sur les vues de Rocard sur un éventail de points précis, ou tout du moins de son discours aux Américains sur ces sujets.

Michel Rocard est surtout connu comme ministre de Mitterand entre 1988 et 1991.

Avant cela, il avait commencé sa carrière d’inspecteur des finances par des inspections sauvages des « camps de regroupements » français en Algérie : en compagnie d’un ami, officier et anticolonialiste, il se présentait à l’entrée du camp, et une combinaison de jeep de l’armée, de papiers impressionnants et de bluff leur assurait l’accès. Il en a tiré un Rapport sur les camps de regroupement (aujourd’hui réédité par les Mille et une nuits) qui fait grand bruit, compromet sa carrière et le propulse au panthéon des héros des luttes contre la colonisation et la torture.

Plus tard, il fonde le PSU et oeuvre à la prise de pouvoir des socialistes (il renonce à se présenter à la présidentielle pour ne pas gêner Mitterand, avec qui ses rapports sont pourtant tendus; plus tard, il lancera des foudres contre ceux qui n’ont pas la même retenue stratégique).

Michel Rocard est aujourd’hui député européen et « ambassadeur pour les pôles » (au sens d’arctique et antarctique), et travaille dans des think-tank comme Terra Nova ou Friends of Europe à renforcer un courant de Gauche européen et social-démocrate. Son auréole de vieux sage lui permet quelques excentricités, comme de critiquer les journalistes qui viennent l’interviewer, ou d’afficher son estime pour Alain Juppé sans égard pour l’orthodoxie politique française qui voudrait qu’un fossé infranchissable les sépare (La politique telle qu’elle meurt de ne pas être ; Juppé et Rocard ont aussi travaillé ensemble dans une commission sur le financement de l’innovation [09PARIS1599]).

Avant l’élection présidentielle, Michel Rocard a écrit un pamphlet, Mes points sur les i, où il brosse à grands traits sa vision de la société française (le propos est volontaire circonscrit à la France seule) et appuie la candidature de François Hollande, qui a d’ailleurs préfacé l’ouvrage. On sent Hollande un peu décoiffé par certaines des vues qui y sont développées : « la confiance de Michel Rocard dans le modèle énergétique des Trente Glorieuses n’est pas la mienne » (Rocard défend l’industrie électro-nucléaire, qu’il voit comme la seule solution qui puisse fournir de l’énergie abondante sans rejeter de gaz à effet de serre ; Hollande affiche une plus grande confiance dans les énergies renouvelables), et « De même sur la réduction du temps de travail. Je ne crois pas qu’il puisse s’agir là d’une option réaliste pour notre pays dans le cadre d’une compétition mondiale accrue » (Rocard propose la réduction du temps de travail à une quinzaine d’heures par semaine, à terme, et conçoit l’apparition d’une société où une véritable économie se mettrait à produire des richesses non monétarisées sur le temps de loisir des gens ; c’est le modèle économique du logiciel libre).

Les télégrammes diplomatiques américains de Cablegate contiennent étonnamment peu de références à Michel Rocard : seuls 12 télégrammes le mentionnent. Sur d’autres sujet, une telle aridité serait un symptôme de l’utilisation d’un autre canal de communication ; en l’occurrence, il est plausible que le travail de Michel Rocard porte ses fruits de façon trop générale et indirecte pour attirer particulièrement l’attention de la diplomatie américaine.

On y voit mentionée son activité dans la commission des Affaires étrangères du parlement européen en 2004 [04BRUSSELS332], et qu’en janvier 2005, il dirige un groupe d’observateurs des élections palestinennes [05TELAVIV87]. Son travail est plus tard cité pour juger que l’élection s’est déroulée sans problèmes de nature à en déterminer l’issue [05BRUSSELS235].

Un cable plus intéressant est daté du 27 Octobre 2005, où Michel Rocard a une entrevue avec l’ambassadeur américain [05PARIS7360]. L’ambassade tient occasionellement des entrevues avec des personalités politiques, ce qui permet d’en lire les positions sur une variété de sujets, ou tout du moins celles qu’elles affichent en présence des dignitaires américains (les rapports de ces entretiens se concluent par un commentaire sur l’aisance de l’intéressé à manier la langue anglaise, dont l’ensemble constitue une saisissante et cruelle peinture de l’insularisme français en la matière).

Rocard y décrit le Parti socialiste français comme l’un des seuls en Europe à ne pas avoir fait le deuil d’une rupture avec le capitalisme [05PARIS7360]. Il peint aussi un Jospin si honnête que cela le dessert en politique, « ne supporte pas de mentir. C’est un homme droit et honnête, au point que ça en devient de la rigidité. Il refuse de faire à l’électorat des promesses impossibles à tenir » [05PARIS7360].

Il y critique la manière dont Chirac et Villepin se sont opposés frontalement aux USA sur le « dossier irakien » à l’ONU, et propose qu’à leur place, il aurait expliqué sa position en privé à Bush, mais l’aurait soutenu en public [05PARIS7360] [05PARIS7360]. L’ambassade commente que Rocard a souvent été décrié comme « l’Américain dans le Parti » au PS (une recherche superficielle sur Internet ne suffit pas à le confirmer). Plus loin, Rocard décrit Villepin comme partageant des valeurs communes sur les Droits de l’Homme, et « quelqu’un qui n’irait jamais confondre ceux qui sont nos alliés de ceux qui ne le sont pas » [05PARIS7360]. Il est remarquable que l’ambassadeur ajoute à cette dernière citation un « sic » prticulièrement peu diplomatique ; le profil de cet ambassadeur, Craig R. Stapleton, n’augure pourtant pas a priori d’un idéologue à la Rumsfeld ou Bolton.

Rocard devient franchement virulent lorsqu’il mentionne Nicolas Sarkozy : il le décrit à deux reprises comme un « danger pour les Droits de l’Homme » [05PARIS7360] [06PARIS5166], et l’accuse de devenir « quasi-raciste » lorsqu’il parle des immigrés clandestins ; Rocard le dépeint comme ayant « peu voyagé, des capacités minimales en langues étrangères, et un faible intérêt sur les questions internationales » [05PARIS7360] (il le renvoie dos à dos avec Ségolène Royal sur ce dernier point [06PARIS5166]).

L’ambassadeur demande alors son avis à Rocard sur le refus du Traité constitutionnel européen. Rocard en minimise les conséquences, et lâche une remarque intéressante sur les relations UE-US:

Il en résulte certes une paralysie, mais pas du fonctionnement de l’UE. En revanche, cela a sapé l’énergie créative et l’enthousiame pour le projet européen. Cela tue l’idée d’une Europe politique qui vous faisait peur, sans rien changer au marché unique [05PARIS7360].

De façon caractéristique de son intérêt sur le « temps long » de l’Histoire, Rocard fait aussi des remarques sur une éventuelle nouvelle Constitution pour la France à long terme, la Cinquième République ayant « survécu à son utilité » [06PARIS5166], et sur le rôle des USA et de l’Union européenne sur la scène internationale [09PARIS49] à venir.

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