Judith Miller

Judith Miller est une journaliste américaine conservatrice que sa loyauté envers l’entourage du président Bush a amenée à publier des reportages sans substance sur les prétendues armes de destruction massives irakiennes, et à encourir une peine de prison dans le cadre de l’affaire Valerie Plame. Son traitement a été instrumentalisé par des pays autoriaires rivaux des États-Unis comme réponse tu quoque à des critiques sur la liberté d’expression. Elle a aussi fait l’objet d’une tentative de récupération par le député UMP Pierre Lellouche.

Judith Miller est une journaliste américaine conservatrice, ancienne du New York Times (marqué plutôt à gauche selon les critères américains). Elle est connue pour avoir écrit des articles hyperboliques sur les prétendues armes de destruction massives irakiennes à partir de 2002, et pour avoir révélé l’appartenance de Valerie Plame à la CIA.

Il existe six télégrammes qui font mention de Miller. Aucun ne la mentionne pour son rôle de sycophante de l’administration Bush, où elle relayait directement les déclarations faites anonymement par Lewis Libby (WP) et Ahmed Chalabi (WP) dans ses articles, que les membres de l’administration reprenaient ensuite dans leurs discours officiels comme des preuves que le journalisme d’investigation et le bon sens indiquaient l’existence d’armes de destruction massives en Irak. Il existe des mentions d’articles de ce genre, mais elles sont réservées aux pays étrangers, pour en mesurer la perception des politiques américaines dans l’opinion publique. On en voit un exemple avec la mention d’Yves Roucaute[06PARIS3844] et son article Guantanamo : pour en terminer avec la propagande anti-américaine, avec le fameux « Guantanamo, c’est ce courage » [06PARIS3844][Le Figaro].

En revanche, Miller est mentionnée pour les ennuis judiciaires qu’elle a rencontrés après avoir révélé l’appartenance de Valerie Plame (WP) à la CIA. Cette révélation a donné lieu à des poursuites pour identifier l’auteur de la fuite, et Miller s’est attiré une condamnation pour outrage à la Cour en refusant de dénoncer son informateur, qui était Lewis Libby. De la sorte, Miller s’est placée dans la même situation que Julian Assange : en révélant des informations classifiées, elle prouvait qu’un délit avait été commis ; en refusant de dénoncer le coupable, elle empêchait la justice de suivre son cours, mais agissait en conformité avec l’éthique journalistique ; et sa condamnation pour outrage à la Cour d’une part ne tenait pas compte de cette éthique, et d’autre part prétait le flanc à des accusations de représailles contre le contenu des articles.

Miller est ainsi devenue une icône pour la liberté du journalisme. Il y a plusieurs paradoxes apparents dans cette affaire. Pour commencer, la CIA est souvent auréolée du souffre de ses opérations des années 60 ; en fait, depuis les années Nixon, des réformes importantes avaient été entreprises pour empêcher la CIA de truquer ses informations dans des buts politiques et d’entreprendre des coups de force, et en faire un outil de renseignement fiable. De la sorte, sous Reagan, la CIA a souvent refusé de fournir à l’administration les informations choquantes dont elle aurait eu besoin pour présenter l’Union soviétique comme une menace grandissante et justifier sa politique aggressive à son égard, au point que des groupes parallèles plus politiquement dociles et moins attachés aux faits avaient été constitués, comme le célèbre Team B (WP). Ainsi, si à l’étranger la CIA est parfois le symbole de la tendance américaine à se mêler des affaires des autres, aux USA, et particulièrement dans les milieux conservateurs, elle était devenu une bureaucratie tâtillone et sans imagination qui freinait les autorités politiques. De fait, sous Bush, la CIA a eu à la fois la responsabilité de la torture, des exécutions extra-judiciaires et des enlèvements, mais aussi un rôle de modérateur. C’est pourquoi il devenait politiquement intéressant pour des conservateurs durs de dénoncer Plame comme agent de la CIA pour éclabousser son mari Joseph Wilson (WP) lorsque son rapport a déplu aux autorités : envers l’opinion, cela le présentait comme intellectuellement inféodé à un service de renseignement dysfonctionnel et peut-être politiquement motivé à ralentir, voire à empêcher, les projets de l’administration ; envers les intéressés, briser la carrière d’un proche du dissident, c’était faire un exemple des représailles encourues pour contrarier le pouvoir.

Ainsi, lorsque les militants pour la liberté d’expression sont intervenus en faveur de Miller, les camps se sont consitués à fronts doublement renversés : l’entourage du président américain travaillait à saper l’autorité de la CIA, normalement son bras armé ; et les militants de la liberté d’expression, tout à fait dans leur rôle en défendant une journaliste sur qui l’on excerçait des pressions pour qu’elle révèle ses sources, se retrouvaient à prendre parti non pour un journaliste d’investigation dont les découvertes auraient dérangé les autorités politiques, mais pour une propagandiste déférente, dont l’essentiel des articles étaient faux, dont l’information secrète était sans intérêt pour le public, et qui protégeait l’auteur d’un délit commis dans un but politique tactique bien précis.

C’est dans ce contexte que Judith Miller apparait dans les télégrammes diplomatiques américains. Elle fait l’objet de manifestations d’inquiétudes sur l’état de la liberté de la presse. Ainsi, en mai 2007, Reporters sans Frontière fait descendre les USA de 24 places dans son palmarès de la liberté de la presse [06DUSHANBE840].

L’affaire a ausi un rôle entre États. La Russie, tout particulièrement, évoque l’affaire pour renvoyer aux USA leurs commentaires sur la liberté d’expression [08USUNNEWYORK1132, 10USOSCE35]. Selon l’ambssadeur russe, cette affaire, ajoutée au limogeage de Dan Rather (WP) et de quatre autres journalistes pour avoir critiqué les états de service du président Bush, le classement de CNN comme média d’opposition pour son reportage critique de l’ouragan Katrina, au milieu du flot de « reportages positifs sans interruption » de Fox News, et l’emprisonnement de 226  jours du caméraman Joshua Wolf (WP) pour son refus de livrer ses bandes aux autorités, montrerait que la politique américaine sur les médias « s’avère comprendre une bonne dose de censure assez stricte » [10USOSCE35]. Symétriquement, elle permet aux diplomates américains de relativiser la détention de journalistes à l’étranger, comme le cas de Mustapha Hormatallah au Maroc [08RABAT411].

Le 11 juillet 2005, le député UMP Pierre Lellouche (WP), accompagné du député PS François Loncle (WP), ont une entrevue prévue avec le Chef de Mission adjoint de l’ambassade américaine, pour évoquer le cas Miller. Lellouche est qualifié par les Américains de « contact de l’Ambassade de longue date » [05PARIS4868], et d’« Atlantiste de longue date et ami déclaré des États-Unis au sein du parti UMP au pouvoir » [05PARIS4868]. Le but avoué de leur visite, à lui et Loncle, est d’exprimer leur inquiétude et de négocier une visite de soutien à Miller, « probablement accompagnés de Robert Ménard (WP) de Reporter sans Frontières » [05PARIS4868].

Toutefois, l’ambassade apprend auparavant que Lellouche a publié un communiqué et a convoqué une conférence de presse pour après l’entrevue. Le chef de mission adjoint appelle Lellouche pour protester de ce que ces méthodes ne reflètent pas la « relation étroite et de longue haleine » qu’il entretient avec l’Ambassade. Il l’informe ensuite qu’en représailles à sa tentative de duperie, « et puisque son intention [à Lellouche] est d’engranger des points dans les médias », le numéro 2 de l’Ambassade se fera remplacer par l’Information Officer et ses deux adjoits [05PARIS4868].

Cinglante, l’Ambassade américaine commente l’affaire par « malheureusement, ses [à Lellouche] ambitions politiques — il se positionne actuellement pour l’investiture UMP pour la candidature à la mairie de Paris — semblent avoir embrumé son sens du fair play »[05PARIS4868]. Par ailleurs, l’ambassadeur n’avait pu répondre à la demande d’entrevue initiale que parce qu’il n’avait pas encore présenté ses lettres de créances : « sans cela, il semble qu[e Lellouche] était prêt à berner l’envoyé du gouvernement US nouvellement arrivé quant au but réel de sa demande d’entrevue pour faire la Une des journaux et promouvoir ses ambitions électorales » [05PARIS4868].

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s