La dissuasion nucléaire française

Le proposition de Michel Rocard d’abandonner la dissuasion nucléaire n’est pas une lubie, mais s’inscrit dans un courant qui transcende les nations, a pour lui de vrais arguments, et que portent par des personnalités sérieuses. S’il n’est pas évident que l’abandon de l’arme nucléaire soit la politique à adopter pour la France, l’idée ne manque pas de mérite et a droit au respect.

Michel Rocard propose que la France renonce à sa dissuasion nucléaire. Le Figaro rapporte qu’il fait « l’unanimité » contre lui, puisque la proposition « a été rejetée à droite comme à gauche aujourd’hui, seuls les écologistes se félicitant des déclarations de l’ancien Premier ministre socialiste ». Sans que le propos soit ici d’élaborer une politique nucléaire militaire, la façon dont le Figao tente manifestement de marginaliser la proposition de Rocard (l’unanimité à part ceux qui ne sont pas d’accord, c’est un concept intéressant…) appelle un rappel du contexte.

En France, le désarmement nucléaire est soutenu par Rocard, et aussi des gens comme Hessel et Jacquard (Exigez un désarmement nucléaire total !), mais l’idée n’est pas simplement une marotte d’une Gauche nostalgique du Programme du Conseil de la Résistance. Cette idée s’inscrit en fait dans un cadre international, avec des porte-paroles comme Hans Blix, avec un texte comme Why Nuclear Disarmament Matters. Les arguments de ce texte sont, en résumé:

  • L’arme nucléaire est détenue « légalement » par des puissances qui s’en sont auto-proclamées les seules possesseurs légitimes. L’une d’entre elle l’a même utilisée à deux reprises sur des civils et dans des conditions troubles. La possession exclusive de l’arme par les cinq puissances nucléaires manque donc de légitimité.
  • A force de développer les théories de la dissuasion nucléaire d’une part, et d’autre part d’envahir des pays comme l’Afghanistan ou d’Irak, les pays occidentaux, on a fini par convaincre des États comme l’Iran que la seule façon pour eux de garantir l’inviolabilité de leur territoire est d’acquérir l’arme nucléaire. La situation actuelle incite donc à la prolifération.
  • L’arme nucléaire a peut-être été effectivement un facteur de stabilisation pendant la Guerre Froide, mais actuellement, ce n’est plus le cas : un « rogue State » d’une part ne se laisserait pas nécessairement dissuader, et d’autre part pourrait être neutralisé par des moyens conventionnels dans l’éventualité où il frapperait (stratégie du Fort au Fou). De fait, on imagine mal la France se lancer dans un génocide nucléaire en représaille à l’action personnelle d’un dictateur.
  • Tant que les État du « club nucléaire » continuent de détenir des armes, il sera tentant pour des pays qui en détiennent illégalement, comme l’Inde, le Pakistan ou Israël, de se crisper sur les leurs, avec les risques de conflagration que cela comporte. Rappelons qu’une guerre nucléaire près de l’équateur aurait des conséquences écologiques mondiales, par l’effet d’hiver nucléaire qu’auraient les poussières soulevées par les explosions.
  • Un désarmement nucléaire efficace et contrôlable est possible, le cas de l’Afrique du Sud en est la preuve. Il constituerait un geste de bonne volonté de grande portée symbolique envers ceux qui ne l’ont pas.

Les tenants de cette théorie ne sont pas des naïfs. Ils ne sont pas anti-nucléaires : ils prônent ouvertement un renforcement de l’exploitation civile de l’énergie nucléaire, et ne peuvent dont pas être accusés d’allergie à l’atome. Ce sont souvent des spécialistes ou d’anciens ministres, qui ont eu part à ces questions. La désinvolture avec laquelle le Figaro écarte cette proposition est donc déplacée.

Il est souvent dit que la dissuasion nucléaire assure l’inviolabilité à la France et ses alliés. C’était une certaine réalité dans les années 60, mais l’Occident n’est plus menacé d’invasion par des hordes soviétiques innombrables (si tant est qu’il l’ait jamais été). Il semble clair que les pays qui seraient susceptibles aujourd’hui de constituer une menace nucléaire ne sont pas ceux qui constitueraient une menace conventionelle pour notre territoire. Ce serait plutôt, à l’inverse, nous qui le serions pour le leur. Du reste, le danger représenté par ces « États voyoux » tend à être exagéré, en partie parce que les USA parlent de façon voilée de leur crainte de la Russie et de la Chine en les appelant « Iran » et « Corée du Nord » ; c’est particulièrement frappant lorsqu’il est question de bouclier anti-missile (pour une introduction rapide au domaine, voir Le Dessous des Cartes à ce propos ; il y a peut-être une vidéo visible ici).

Par ailleurs, nos partenaires européens n’ont pour l’essentiel pas l’arme nucléaire (les Britanniques la louent plus ou moins aux Américains, et semblent réfléchir à s’en passer), et semblent ne pas s’en porter plus mal. Peut-être bénéficient-ils de notre dissuasion (et peut-être alors aussi, un tout petit peu, de celle des USA…), mais c’est là pure spéculation. En tout état de cause, la dissuasion nucléaire française n’a pas empêché les USA d’envahir l’Irak, et n’incite pas l’Allemagne à des concession dans la crise de l’Euro.

Se draper dans les plis de la dissuasion nucléaire gaullienne relève en France d’un reflexe atavique, du compexe d’infériorité, et de l’idiosyncratie nationale, souvent symptôme de décalage d’avec la réalité. Rien de tout ceci ne démontre qu’il faut effectivement nous passer de notre dissuasion nucléaire ; mais ceux qui le soutiennent méritent le respect.

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2 réflexions au sujet de « La dissuasion nucléaire française »

  1.  » L’une d’entre elle l’a même utilisée à deux reprises sur des civils et dans des conditions troubles. »

    C’est à dire?

    • Pour être clair : Les États-Unis ont bombardé Hiroshima et Nagasaki alors que le Japon était sur le point de capituler. La seconde bombe nucléaire a même été tirée avant qu’il soit matériellement possible au Japon de se rendre. Il est largement admis que l’utilisation de ces armes constituait un message pour l’après-guerre, adressé particulièrement aux Soviétiques, plus qu’elle ne s’inscrivait dans la logique des opérations de la guerre mondiale en cours.

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