Vente de navire de type Mistral à la Russie

La France a projeté au moins dès 2008 de vendre des navires de type Mistral à la Russie. Ceci a contrarié les pays voisins de la Russie, ainsi que les États-Unis. La danse diplomatique qui suit laisse entrevoir le fonctionnement des sphères d’influence diverses et imbriquées, et de l’espionnage américain en France.

Les navires de type Mistral (WP) sont de grosses unités de la Marine nationale qui servent à la fois de grande plateforme d’hélicoptères, de transport de troupes et de matériel, et à porter des engins de débarquement. Ils ne sont armés que de quelques mitrailleuses et missiles anti-aériens à très courte portée [1], car leur défense est du ressort de navires de combat qui les escortent (un peu comme les porte-avions). La Marine les appelle « Bâtiment de Projection et de Commandement » (BPC) pour leur capacité à transporter et mettre en oeuvre un bataillon expéditionnaire avec véhicules, chars et hélicoptères, loin du territoire français.

Comme l’essentiel de ces navires est constitué de hangars et de plateformes, ils servent facilement à transporter ou évacuer hommes et matériel ; ceci, allié à leur hôpital de bord, les rend très souples d’emploi et extrêment précieux pour des opérations humanitaires [2], comme on l’a vu au Liban lors de l’opération Balliste. Finalement, ils sont bon marché et leur automatisation leur permet un équipage peu nombreux.

L’année de son entrée en service, en 2006, le Mistral apparaît dans les télégrammes diplomatiques pour avoir transporté trois personnes « assistées par les USA » à Nicosie [06NICOSIA1256]. En 2008, il est impliqué dans l’effort logistique consécutif au désastre en Birmanie, transportant de la nourriture et des fournitures médicales [08USUNNEWYORK442], et est mentionné lors de la crise de Djibouti [08DJIBOUTI519].

Les choses se corsent en novembre 2009, avec la première mention de l’éventualisé d’une vente de BPC à la Russie [09PARIS1529]. Les Russes auraient approché les Français en août [09PARIS1529]. L’annonce est accueillie avec certaines réserves par les Américains, qui s’inquiètent de ce que des échantillons de leur technologie passent aux mains des Russes [09PARIS1529], et des facilités que la possession des navires leur offriraient pour projeter leurs forces [09PARIS1529] ; les Géorgiens, encore cuisants de l’invasion d’août 2008, sont franchement hostiles [09PARIS1529]. Déjà en septembre, l’amiral Vladimir Visotski, commandant en chef de la Marine russe, s’étant réjoui explicitement de ce qu’il pourrait avec un BPC envahir la Géorgie « en 40 minutes plutôt qu’en 26 heures » [09PARIS1529] ; dans les salon diplomatiques, les Français essayent de miniser la portée de ces propos [09PARIS1529].

L’opposition géorgienne se faire plus forte à partir de novembre [09TBILISI2025][09PARIS1563], alors que le renforcement des forces russes en Mer noire se fait menaçant [09TBILISI2024]. En particulier, la France ayant négocié le cessez-le-feu entre la Russie et la Géorgie en 2008, l’éventuelle vente des BPCs à la Russie la mettrait en position de conflit d’intérêts [09TBILISI2025]. Considérant également l’influence grandie de la Russie en Mer noire et l’éventualité d’une course aux armements, les Américains se préparent à tenter d’empêcher la vente [09TBILISI2025].

Toutefois, les négociations pour la vente du BPC surviennent sur fond de lien resserrés entre la Russie et la France [09PARIS1563]. Les Américains se demandent si la France va s’éloigner de leurs intérêts ou si, acquérant une influence acrue sur la Russie, elle jouerait le rôle de courroie de transmission de l’influence américaine [09PARIS1563]. Interrogé sur les intentions du gouvernement, un diplomate français remarque joliment que l’opinion publique est méfiante à cause des guerres de Tchétchénie et de Géorgie, mais que ce scepticisme ne va « pas nécessairement contraindre la politique étrangère française » [09PARIS1563]. Dans ce contexte, les Français présentent la vente des BPC comme contribuant à désenclaver la Russie, reserrer les liens et normaliser le commerce [09PARIS1563].

En décembre 2009, des « observateurs au sein de l’industrie française de construction navale (à protéger strictment) » rendent un rapport sur l’avancement des travaux [09PARIS1609]. La vente, d’abord considérée avec scepticisme, est devenue pratiquement certaine [09PARIS1609], aussi les Américains signifient-ils poliment aux Géorgiens de ne plus mentionner cette question [09TBILISI2103].

En 2010, les Français continuent de huiler les rouages : la vente des BPC « ancrerait la Russie dans les institutions européennes », et ils la comparent à « une réunion de l’OSCE pour discuter de la sécurité en Europe [qui] vise à empêtrer la Russie dans une toile d’engagements qui mentionneraient les Droits de l’Homme et d’autres éléments du mandat de l’OSCE » [10PARIS56]. De l’autre côté, les Polonais continuent de protester [10WARSAW94], et les Lituaniens provoquent un petit incident au sommet de l’OTAN [10USNATO67]. Les Américains invoquent la question sans réussir à infléchir la position française ; ils nient que le problème soit réellement concret et militaire, mais soulignent la nature problématique du « message » qu’enverrait à une Russie qui ne respecte pas ses engagements en Géorgie la vente de BPCs par le pays même qui avait défini ces engagements [10PARIS170][10STATE13750]. Les diplomates américains déclarent même devant le ministre de la Défense Hervé Morin que « la démocratie russe a disparu et le gouvernement est une oligarchie menée par les services de renseignement » [10PARIS170].

Les Français finissent pas se crisper et reprochent aux Américains de ne pas formuler de critiques similaires aux Espagnols et aux Hollandais, qui tentent eux aussi de vendre des navires similaires [10PARIS207] — les types Juan Carlos I (WP) et Rotterdam (WP), respectivement — et rappellent que si les Géorgiens ont de bonnes raisons de craindre la Russie,  « les Russes ont déjà envahi la Géorgie sans le navire » [10PARIS207]. Dans le même temps, ils envoient le Secrétaire d’État chargé des Affaires européennes, Pierre Lellouche (WP), en tournée dans les pays de l’Est pour les rassurer [10PARIS215]. On retrouve beaucoup des arguments français en 2011 dans l’éditorial du captaine de corvette Gaël Lacroix [Le Monde].

[1] Ces missiles anti-aériens s’appellent également Mistral, mais c’est une coïncidence.

[2] L’intérêt humanitaires des BPC est telle qu’il court l’histoire apocryphe selon laquelle on aurait adapté le nom du dernier de la série à ce rôle : les deux premiers s’appellent Mistral et Tonnerre, et comme il serait de mauvait goût que des navires portant des noms de désastres naturels partent au secours d’éventuels réfugiés climatiques, on aurait baptisé le dernier Dixmude plutôt que de poursuivre la convention de nommage.

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